Alfred Papuçiu: Au volant
| E Shtune, 18.04.2009, 08:08 AM |

Au volant

Alfred Papuçiu

Mon copain a laissé le volant et est allé dans la carrosserie. Je me suis installé à sa place. Près de moi restait l'instructeur d’auto-école.   
J'ai tourné la clé et j'ai donné du gaz. Je tenais fort le volant. Le moteur s'est mis en marche, et moi j'ai passé en seconde après avoir démarré en première. Le camion a avancé. Il y avait des moments où je conduisais moi-même et à chaque fois que je changeais de vitesse, il me paraissait que j'étais devant un examen très difficile. Mes mains tremblaient et je n'étais pas sûr dans mes mouvements.      
Le camion avançait dans la rue asphaltée. Je regardais devant moi jusqu'à la limite de ma vue. J'ai encore accéléré. L'aiguille du kilométrage passa vers la droite. L'instructeur  sortit de sa poche un paquet de cigarettes, prit une cigarette, et l'alluma. De temps à autre il retournait la tête vers moi, mais il ne me parlait pas. On entendait seulement le bruit du moteur et la friction des pneus sur l'asphalte. Le chemin serpentait. Il y avait beaucoup de tournants. Nous roulions toujours dans ces rues. " Dans ces rues on sait ce que le chauffeur a dans les tripes", nous disait souvent l'instructeur.     
Je m’ennuyais et je me suis adressé à lui :  
- Instructeur, l’équipe de "Dinamo" a bien joué.     
L'instructeur  sourit et après avoir tiré sur sa cigarette, me dit :  
- Pourtant, même "Tirana" n'a pas mal joué. Les deux équipes sont bonnes.  Devant, dans la rue une fille était en train de passer. Peut-être avais-je envie de la saluer, mais j'avais l'inspecteur tout près. J’ai klaxonné, seulement.  
- Vieux malin- a dit l'instructeur en souriant- Laisse les filles tranquilles.   Sans le remarquer, je suis devenu rouge et une bouffée de chaleur m'a assailli. Je me suis rappelé Albana. "Elle est mignonne avec son corps souple et la taille haute. Elle a de beaux yeux. Ils brillent comme les étoiles dans un lac lorsque les rayons de la lune s’y reflètent. Ses cheveux de couleur dorée tombent sur ses épaules rondes et lisses. Nous, les garçons, nous sommes impudents", pensais-je.       
Des hirondelles, comme des flèches rapides,  survolèrent la rue, touchèrent la terre avec leurs ailes baissées, après elles  volèrent impétueusement vers le ciel.    
Aussi notre camion monta dans une rue de montagne, avec peine, comme une charrette, ensuite descendit la pente.    
Je serrais fort le volant et sans le vouloir, je plongeais dans mes pensées. La veille au soir j'avais rencontré Albana. Dès que je m’étais approché d'elle je l'avais attirée vers moi. L'un et l'autre nous sommes des bourreaux de travail. Mais dans notre paradis, nous voulions ne parler que d'amour. Je l'ai embrassée. Elle resta heureuse dans mes bras. Je sentis la chaleur de ses lèvres. Ensuite nous nous sommes assis sur un banc. Je pus distinguer que les traits de son visage avaient pris une expression de tristesse. J’ai mis cela en évidence. Elle m'a dit que son frère était déjà au courant que nous nous aimions et lui avait dit :    
"Laisse-le !          -      -Pourquoi ?         
- Il sera un chauffeur et toujours dans les rues.     
- Et après ?         
      - Voilà. Quand les autres seront à la maison avec leurs femmes, il sera au volant. C'est un travail comme ça, ma sœur". 
Le camion roulait dans la rue avec des virages et quand je freinais un peu devant elles, les freins faisaient le son habituel "Tchufff ".     
 Nous passions dans une rue non asphaltée. Les cailloux sortaient pointus comme des couteaux. 
- Ah les pauvres pneus ! - dit l'instructeur. Qu'est qu'ils attendent, pourquoi ne font-ils pas des aménagements de rues ? Pourquoi ne mettent- ils pas une barrière ? Beaucoup de camions sont passés et ont détruit l'asphalte.  
 Je n'ai pas parlé. J'étais encore avec les mots de Albana. "Kujtim ! Je me suis opposé à mon frère. Même, je lui ai dit : "on ne plaît pas à quelqu’un par l'habillement ou par profession. Kujtim est un bon garçon. L'occasion était telle que nous nous sommes connus plus l'un et l'autre, et bien qu'en apparence nous puissions paraître différents, nous avions en même temps beaucoup de choses en commun. Il a aussi ses états d'âme, mais surtout il est humain et je ne peux pas me passer de lui". Son ton avait exprimé cet amour, ces sentiments profonds qu’elle exprimait quand nous nous rencontrions.        
 Je regardais toujours en avant. Au coin de la rue, à droite, quelques enfants jouaient au football. Un d'eux était près de la porte. Il a shooté et a marqué un but. De joie, il a couru après le ballon, et il est sorti dans la rue. Il était près de moi. J'ai freiné. J'étais vraiment énervé, mais je me suis maîtrisé. J'avais décidé de me dominer et de ne pas crier, surtout après la rencontre avec Albana. Peut-être, que le garçon qui jouait au football n'était pas coupable. 
Quoi qu’il en soit, l'instructeur a tout de suite réagi :     
- Bien- a dit-il- Continue ! Baisse un peu la vitesse !   
Le temps devenait mauvais. Le ciel a froncé les sourcils. Un serpent rouge de lumière est apparu haut dans le ciel et tout d'un coup a disparu sans laisser de trace. On a entendu un coup fort. Une pluie fine a commencé à tomber. De temps en temps, ma main se posait sur la coupure dans la joue de la lame du rasoir. J'avais passé un moment pour arrêter le sang. Je me souvenais de la conversation de Albana avec son frère. Je devais parler aussi avec elle. Je lui parlerai calmement- pensais-je. Si quelqu'un ne peut pas lui ôter ses pensées erronées, elles seront multipliées comme l'herbe quand on ne le déracine pas".  
Je vis rouge. J'ai pensé commencer ainsi : " Eh, courge ! Tu es comme un coq en pâte
et quelle idée as-tu des chauffeurs. Tu ne sais pas encore ce que c'est la vie ! Elle est belle, même en roulant, mon frère!..."     
 J'ai entendu un klaxon. J'ai vu dans le miroir. Derrière mon camion il y en avait un autre. Je ne voulais pas le laisser me doubler. J'ai accéléré !   
 La pluie tombait sans arrêt. Le vent soufflait rageusement et les arbres se pliaient. La pluie retentissait dans le radiateur. Je serrais le volant et je passais les tournants avec facilité. Je pensais toujours au frère d’Albana.    
 " Enfin, peut-être je ne lui dis pas cruche. Il sera mon beau-frère, diable ! Il faut plus de tact, je dois le convaincre- pensai-je.     
 " Ecoute, mon ami, -allais-je lui dire. Ne reste pas comme ça devant moi, comme si ton bateau avait coulé. Albana m'aime, et moi aussi je l'aime. Elle aura bientôt vingt ans, elle n'est plus une gamine. Sois raisonnable! Tout ira bien entre nous. Moi je ne pense pas rester jour et nuit à rouler. Je trouverai la possibilité de rester près de ma femme et de mes enfants. Il suffirait simplement que vous évaluiez le bon côté des choses. Raisonnez de manière positive..."  
Le chauffeur du camion derrière continuait à klaxonner. La pluie tombait sur la fenêtre. Le vent soufflait. J'ai vu devant moi un troupeau de brebis. J'ai klaxonné. Je m'approchais du troupeau. Mais les brebis n’avançaient pas, ni le berger. Il était couvert avec pèlerine en peau de chèvre, avait mis son capuchon sur sa tête et on ne voyait  ni ses oreilles, ni ses yeux, mais seulement le bâton qu'il tenait dans la main. J'ai du freiner. J'étais énervé. "Je parlerai avec des mots vifs à mon beau-frère"- pensais-je.    
Quand je me suis approché du berger, j'ai sorti la tête par la fenêtre et sans m’en rendre compte j'ai sorti des mots que je ne devais pas prononcer.    
 - Eh, toi ! Pourquoi restes- tu planté comme un piquet ? Tu n'as donc pas entendu le Klaxon ? 
Comme j'étais en train de réfléchir, j'ai du freiné fort, à tel point que mon corps était contre le volant.         
 - Je n'ai pas entendu, mon frère- a dit le berger.     
 - N'a tu pas d'oreilles ? Vas-y, met le bétail à côté!- lui ai-je dit et j'ai accéléré roulant entre les brebis. Je sortais la tête dehors et je faisais attention à ne pas écraser une brebis qui pourrait entrer entre les roues. "On peut avoir des ennuis à cause d'eux".  
Les agneaux bêlaient et on entendait la mélodie des clochettes. Ils étaient mouillés et ressemblaient à des brebis galeuses.     
 J'ai tourné les yeux vers l'instructeur. D'habitude il avait un visage radieux et calme, mais à ce moment-là il était maussade et imposant. Il a remarqué que j'étais en train de l’observer et il m'a dit :     
- Tu n'as pas bien agi, Kujtim.       
- Pourquoi ?          
- Eh oui, bonhomme, le vent soufflait dans le sens opposé ! Tu ne devais pas parler d'une telle manière au berger. Ce n'était pas sa faute. Il n'entendait rien.     J'ai remarqué qu'il était devenu un peu nerveux. Moi aussi j'ai exagéré avec ma véhémence. A cause de mon beau-frère, je ne m'étais pas retenu.    
 - Fais attention la prochaine fois avec les gens. Un chauffeur doit garder son sang-froid. Arrête le camion ! Dis à Edi de venir !- m'a dit l'instructeur.    
Je suis sorti. Le vent m'a flagellé le visage. Mon cœur me battait fort. J'ai respiré profondément. J'ai senti comme si j'avais passé sous la douche froide. A ce moment, le camion qui était derrière a doublé. Je n'ai pas tourné la tête. Je suis resté un moment sans bouger. J'avais les membres figés et ils n'obéissaient pas à ma volonté. Enfin je me suis redressé et j'ai vaincu les frissons. Je suis monté sur la carrosserie et j'ai dit à Eddy de prendre ma place. Je suis assis et j'ai fumé une cigarette. Le camion a commencé à rouler. Les pensées passaient comme dans un film devant moi. Quelque fois il me semblait 'entendre la voix de l'instructeur. "Fais attention avec les gens, Kujtim ! Le chauffeur doit garder son sang-froid..." Eh, si l'instructeur savait pourquoi j’avais parler ainsi au berger !  
Ensuite, je croyais entendre les mots du frère d’ Albana : "Laisse-le. Il sera un chauffeur et sera toujours dans les rues".      
 Sans le comprendre je voyais rouge et je balbutiais : " Eh ! Je vais te convaincre. Mais c’est aussi à Albana de décider elle-même..."     
 Le camion roulait, et de temps à autre on entendait le Klaxon. A ces moments je rêvais du jour où j'allais prendre le camion en charge et où j'irais partout. J'avais dit aussi à Albana que nous irions une fois ensemble. Plus tard, avec les enfants ! 


1968

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